Le lac tourbière de Lispach
Article publié le 09/05/2026 par Claude_H.
Certains lieux ne se possèdent pas, on hérite seulement du droit de les observer, et du devoir de respecter le lent travail des âges inscrit dans l'eau noire et la mousse infinie.
Le lac de Lispach dort, miroir d'étain posé à 910 mètres d'altitude, au creux de la tête du bassin de la vallée du Chajoux. Autour de lui, les pentes des Vosges, vêtues de sombres pessières qui montent la garde jusqu'à la crête.
Le lac est né d'un géant de glace, il y a des millénaires. Il avait patiemment creusé son lit contre une barre rocheuse plus têtue que lui. Puis le froid a cédé, le géant s’est retiré, laissant derrière lui cette dépression qui, peu à peu, s’est remplie des larmes du ciel et des sources secrètes de la montagne.
Les premiers à s'emparer des lieux, après le départ des eaux glaciaires il y a dix mille ans, furent les sphaignes. Timides, elles formèrent d'abord une tourbière lacustre, un tapis flottant et spongieux à la surface des eaux jeunes du lac. C'était une conquête lente, silencieuse, menée centimètre par centimètre sur des millénaires.
Puis, gagnant en assurance, les tourbières devinrent hautes, s'élevant comme des coussins bombés, épais et vivants, absorbant la lumière et la transformant en épais humus noir. Ces tourbières devintrent des archives de mousse où chaque couche gardait le souvenir d'un climat, d'un pollen porté par le vent.
Puis vint le temps des pessières qui encerclèrent le tout. Ils observèrent, génération après génération, l'eau se faire miroir, le miroir se faire marais, et le marais se faire mémoire. Leurs racines s'enfonçaient dans les flancs de la vallée glaciaire, mais leurs branches semblaient s'incliner vers le lac, comme pour protéger le secret de sa lente métamorphose.
Le lac tourbière aux eaux acides est niché au fond de la vallée du Chajoux et occupe une superficie de 10 ha. Il se situe à une altitude de 900 m, aux pieds des pistes de ski de Lispach-La Bresse désertées en ce mois d'avril.
Un sentier aménagé et agrémenté de panneaux permet d'en faire le tour. On y apprend que cette eau brune, si acide, est le fruit de millénaires de décomposition lente, un bouillon de préservation où le temps semble suspendu.
La boucle autour du lac bouclée, nous revenons sur nos pas pour monter en direction d'une ancienne mine de cuivre du XVIᵉ siècle puis la roche des Vieux Chevaux. La pente est raide et le souffle un peu court. Sur la gauche, le sentier prend la direction de la mine. Je m'approche de l'entrée béante, un trou noir dans la montagne.
À moitié accroupi, j'avance comme je peux dans ce monde souterrain. La lumière de l'entrée ne pénètre que sur quelques mètres, dessinant le contour irrégulier de la galerie avant de se dissoudre dans un noir absolu. Les parois ne sont pas lisses. Elles sont marquées de stries profondes, les cicatrices des pics et des coins qui ont arraché le minerai à la montagne, il y a près de cinq siècles. Par endroits, des reflets verdâtres ou bleutés luisent faiblement sur la roche. Ne pouvant aller plus en avant faute d'éclairage, je recule et regagne la lumière du jour.
Notre ascension se poursuit vers la roche des Vieux Chevaux. Le point de vu culmine à 984 m d'altitude. À nos pieds, le lac de Longemer. Il n'est pas simplement en contrebas, il semble incrusté dans la montagne, un saphir aux facettes parfaites d'un bleu profond, presque nocturne. Ce bleu n'est pas celui d'un ciel d'été, il est plus dense, plus ancien. Il raconte son origine glaciaire, le lent et puissant travail d'un glacier qui a creusé son berceau il y a des millénaires. Sa surface est un miroir parfait, son cadre, la forêt vosgienne, sombre, qui descend jusqu'à ses rives.
Le lac est alimenté par la Vologne, que je sais venir de plus haut encore. La rivière prend sa source là-bas, quelque part dans le périmètre secret et préservé du jardin d'altitude du Haut Chitelet, un lieu où poussent des fleurs venues du bout du monde, abreuvées par ces premiers filets d'eau pure. De sa source à ce lac, elle a déjà vécu une vie de ruisseau, sautillant de pierres en pierres. Elle entre discrètement dans le grand bassin par une extrémité puis en ressort par l'autre avant de reprendre sa course et sa vie de rivière.
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